Sport moto

Emily Bondi, championne moto en seulement une saison

Championne de France de moto dès sa toute première saison, aujourd’hui en Championnat du Monde Féminin de vitesse (WorldWCR), Emily Bondi a un parcours qui ne ressemble à aucun autre : une vie de compétition tous azimuts avant même de poser une roue sur un circuit, un master mené de front avec le mondial, et un franc-parler qui fait un bien fou. On a passé un long moment avec elle et on vous résume tout dans cet article 👇

« Je suis toujours là, si je peux aider d’autres nanas à se lancer. C’est déjà ça de gagné : même si tu ne gagnes pas toujours des courses, au moins tu gagnes des cœurs. »

Une famille de motards… mais « pas du tout de racing »

Liberty : On t’a découverte en faisant notre veille sur les femmes dans la moto.
Tu es née dans une famille de motards ?

Emilie : Une famille de motards de tous les jours, oui, mais pas du tout de racing. La fibre de la moto, rouler, avoir une moto à 18 ans, ça oui. Maintenant, le virus de la course, ça, c’est autre chose… et eux, franchement, si je pouvais arrêter, ils voudraient que j’arrête dès maintenant !

Et la moto chez toi, ça remonte à quand ?

À toute petite. Je montais derrière mes parents, j’étais tellement petite que je montais carrément sur le réservoir, parce que mes bras n’étaient pas assez grands pour faire le tour de ma mère. À 14 ans, j’avais déjà mon BSR. Et mon vrai premier pied à l’étrier, ça a été mes parents qui m’ont mise sur une moto dès mes 18 ans, pour que je puisse aller en cours avec : j’étais à Paris, avec les grèves, c’était ce qu’il y avait de plus judicieux. Et ça m’a toujours excitée.  

Le déclic : Moneret, Philippe et la première journée de piste

Et le basculement vers la piste, c’est venu comment ?

Il y a eu plusieurs petits points déclencheurs. Le premier, c’est quand j’ai passé mon permis, chez Moneret, dans le 92. Là-bas, il y a Philippe, un ancien pilote. Il m’a vue rouler, et comme je m’entendais super bien avec les moniteurs (et que je leur avais ramené du monde de mon école de commerce), il m’a dit : « Tu vas venir avec nous sur la piste, je vais t’offrir une journée. » Ça a été mon premier vrai pied dedans, et là j’ai découvert qu’on pouvait faire de la piste. J’ai fini à Paul Ricard avec lui par la suite, après m’être acheté une R1, parce que j’ai bossé chez Yamaha France en alternance, sur la fin de mes études.

Et c’est justement chez Yamaha France que je me suis rapprochée d’un pote (mon ex copain, en fait), qui était pilote de motocross. C’est lui qui m’a dit : « Tu devrais faire de la compétition, parce que t’es un peu timbrée. » Et c’est vrai : j’ai toujours fait de la compétition dans plein de sports. J’avais été expat en Chine, et en revenant en France je vadrouillais un peu en école de commerce, avec l’équipe de rugby (dont j’étais capitaine), l’équipe de foot… mais je n’avais rien à quoi j’étais vraiment dédiée. Et ça me manquait, la compétition, me mesurer aux autres. Du coup je me suis inscrite en championnat de France féminin, comme ça.

Et ça a tout de suite marché ?

Ça a explosé, ouais, parce qu’il n’y a pas une énorme compétitivité en France, il faut être honnête. Je me suis retrouvée très vite tout devant, et j’ai terminé l’année championne de France sans avoir vraiment énormément travaillé. C’est là que la fédé m’a contactée : « Il y a un championnat du monde l’année prochaine, féminin, on aimerait que tu y ailles. » Et c’est là que ça a basculé dans le côté professionnel. 

Une vie de compet’ avant la moto

Avant la moto, tu as touché à un paquet de sports. Le jet-ski, par exemple ?

Ah, le jet-ski, j’en fais depuis mes 14 ans ! Comme j’étais expat à Shanghai, on avait une base à Paris, mais notre maison de vacances c’était la Corse, l’endroit où on revenait. Et là-bas, c’est un peu LE sport, avec le cheval. J’avais la chance d’avoir un jet-ski, donc je m’entraînais à chaque fois que je rentrais. Je voulais faire le championnat de France, je m’étais même préparée, j’étais allée dans une équipe… mais l’année où je devais le faire, mes parents m’ont annoncé qu’on partait vivre en Chine. Donc je n’ai jamais vraiment pu le faire. Mais j’ai toujours été à l’affût.

Après, j’ai fait du cheval, du rugby à cheval, ça s’appelle le horse-ball, avec beaucoup de championnats de France, ça c’était avant la Chine, encore plus petite, et j’étais championne de France. Ensuite, en Asie, avec les lycées français : de la natation, avec des coupes d’Asie ; capitaine de l’équipe de foot, on a été vice-championnes d’Asie ; du basket, troisièmes d’Asie. Et je n’en parle pas souvent, mais en Chine je m’entraînais aussi tous les jours à la salle, même les jours de natation, parce que je préparais le Natural Fit Show, un concours de bodybuilding. Vraiment, j’étais à fond, c’était mon occupation là-bas, vu que c’était une grande ville.

Et tout ça, ça t’a aidée sur la moto ?

Carrément. Le ski alpin, que j’ai fait en championnat de France aussi, le jet-ski, le cheval, c’est beaucoup d’équilibre, beaucoup de force dans les jambes, et beaucoup d’adrénaline. Ce sont trois sports extrêmes. Ça m’a donné un corps très musclé de base. Donc quand je suis montée sur une moto et qu’il fallait aller à 300 km/h, je n’ai pas eu peur : ça m’excitait, ça me reprocurait des sensations que j’avais déjà eues.

« Pour avoir tout d’aligné et de parfait… ça n’existe pas »

Il y a quand même eu des trucs qui t’ont étonnée, non ? La mise sur l’angle, la technique…

La moto, parmi tous les sports que j’ai faits, ça fait partie des plus compliqués, parce qu’il y a énormément d’éléments. Il y a déjà tout l’aspect mental : il faut que tu sois bien dans ta vie de tous les jours, bien avec le circuit, bien avec ta machine, bien avec ton entourage sur place, bien avec la météo. Ensuite, l’aspect physique. Et après, tous les éléments extérieurs : tu peux avoir un souci de pneus (tu perds 3-4 degrés et tu glisses), un souci de suspensions et tu te fais surprendre… c’est hyper souvent.

Du coup, pour avoir tout d’aligné et de parfait, ça n’existe pas. Le sport moto, c’est accepter que tu as un package ce jour-là, et qu’avec ce package il faut que tu fasses du mieux que tu peux. Parce que quand tu fais la colonne des « plus », tu n’as jamais toute la colonne. Ou alors, le jour où tu as toute la colonne, c’est le jour où tu gagnes la course. Tout le reste du temps, c’est accepter, tu vois.

C’est ce qui te stimule le plus ?

Je ne sais pas si ça me stimule… ça me braque autant que ça me stimule, en vrai. Et c’est ce qui fait que c’est dur. J’ai grandi très vite, mais maintenant c’est difficile d’évoluer, parce que tout ne dépend pas de moi. J’ai beau mettre tous les éléments de mon côté, m’entraîner comme une folle, avoir tout le nécessaire… ça ne marche pas toujours. C’est frustrant. Mais ce sport, c’est accepter ça.

« La moto, c’est un sport individuel pratiqué en équipe »

C’est un sport d’équipe, finalement ?

La moto, c’est un sport individuel pratiqué en équipe. À un certain niveau, surtout quand tu vas chercher des dixièmes, moi je suis encore à des secondes, parce que sur nos motos, avec les filles, je commence tout juste à évoluer, tu peux changer les suspensions d’une session à l’autre et gagner deux secondes. Sauf que ce ne sont pas les suspensions qui te font gagner deux secondes : c’est que toi, tu te sens bien, tu te dis « ok, là je suis relâchée, ça je peux le faire ». Et ça, sur un virage… quand tu en as 5, parfois 13 ou 17 sur un circuit, ça compte énormément.

Et c’est pour ça que, parfois, tu n’as pas forcément les meilleures personnes dans ton écurie, et on s’en fout. Ce qu’on veut, c’est que tu t’entendes bien avec, que tout le monde soit fusionnel ensemble. Ça, c’est important.

Et ton équipe, tu l’as trouvée comment ?

Je suis encore en train de la construire, je ne suis pas encore carrée ! Mais cette année, déjà, j’ai trouvé mon coach, qui est devenu mon copain par la suite, ce qui n’était absolument pas prévu. On a fait un travail de dingue. Je fais partie des caractères où c’est difficile de me dire les choses : je suis tête brûlée, j’ai du mal à écouter. Et lui, je ne sais pas pourquoi, il m’a inspiré confiance dès le début. Il a toujours eu de la crédibilité à mes yeux, parce que c’est aussi un pilote en championnat du monde. On a pu évoluer très, très vite, et c’est vraiment ça qui m’a fait le plus progresser cette année : le fait de m’être entourée.

Après, je ne fais l’apologie de personne. Ce n’est pas « lui c’est le meilleur ». C’est un des meilleurs, oui, mais l’idée, c’est de trouver la personne qui te correspond. Ce n’est pas forcément le meilleur global, c’est le meilleur pour toi. Et si tu t’entends bien avec, ça va faire de la bombe, c’est sûr.

Championne de France dès la première saison

Sur ce premier titre : tu pensais que ça allait être comme ça, ou tu t’es dit « ce n’est peut-être pas la norme » ?

Dès la première course ! Vu que j’étais noob, j’ai calé sur la grille de départ pendant le tour de chauffe. Du coup, on me fait partir de la voie des stands… et je remonte troisième en doublant tout le monde, alors que je partais tout derrière. C’est là que je me suis posé la question. Je me suis dit : je ne me suis jamais entraînée, et je fais déjà ça. Donc si je m’entraîne, en partant devant, normalement je peux finir devant. Et c’est ce qui s’est passé.

Je me suis entraînée, un ou deux track days entre chaque course, ce qui est ridicule par rapport à aujourd’hui. La grille n’était pas extrêmement épaisse, on était 13 pilotes, mais ce n’est pas mal quand même. Et j’ai fini en 600 devant les 1000, championne de France au classement général ! Donc il y avait quand même quelque chose. Je ne peux pas dire que j’étais la meilleure du monde, mais il y a eu un truc différent cette année-là, que j’ai apporté sur le plateau. Et beaucoup de visibilité, aussi, ça n’a rien à voir avec le fait de gagner, mais ça a clairement bousculé les codes dans le milieu de la moto en France.

La presse t’a vite collé l’étiquette « prodige », « génie de la moto ». Ça met la pression ?

Si c’était une étiquette négative, ce serait désagréable. Là, c’est sûr que c’est galvanisant. Mais je reste dans mes débuts, en fait : en championnat du monde, je suis une des filles qui a commencé le plus récemment. Je suis face à des nanas comme Maria Herrera ou Beatriz Neila, qui font de la moto depuis qu’elles ont 2 ou 4 ans. Moi, j’ai commencé il y a 4 ans. Donc j’ai du mal à dire de moi-même que je suis un prodige, ce serait hautain, et je ne me sentirais pas à l’aise.

Mais ça ne me stresse pas, j’ai le temps. J’ai ces 20 années derrière moi que je n’ai pas et que je rattrape petit à petit. Et même s’il y a toujours des détracteurs sur les réseaux qui disent « elle est toujours par terre »… ben ouais, mec : j’ai 20 ans à rattraper, donc je roule beaucoup, et toutes les chutes qu’elles ont faites en 20 ans, je me les colle maintenant ! Mais t’inquiète, trust the process. Rien à foutre.

 

Le grand saut dans le Mondial

Le gap entre le championnat de France et le mondial, tu l’as senti comment ?

Je me suis sentie comme une merde, clairement ! En plus, j’ai commencé l’année avec le pied à moitié dans le plâtre, je sortais d’une opération. Donc le gap a été compliqué. Et il faut savoir que le niveau d’il y a trois ans et celui de maintenant n’ont rien à voir.

Un ordre d’idée : il y a trois ans, à Misano, je faisais 15e en roulant en 1’55, alors que tout devant roulait en 1’48, il y avait de la marge. La semaine dernière, on est retournés à Misano : je fais 10e, top 10, en roulant 1’48, à quatre dixièmes de la pole. Ça montre à quel point le championnat a évolué et moi aussi. Même si ça ne se voit pas toujours aux résultats, parce que je joue entre la 9e et la 13e place et que là-dedans tout se tient : je suis juste à quatre dixièmes de tout devant. Donc oui, il y a de l’évolution. J’ai pris cinq places par rapport à il y a deux ans. C’est flouté dans la masse, parce que tout le monde a progressé… mais l’évolution, elle est belle quand même.

Bosser avec Zarco, Siméon… et Guillaume

Tu t’es entraînée avec des pointures : Zarco, Xavier Siméon. Ça t’apporte quoi, des gens comme ça ?

Les gars comme ça, ils réussissent à mettre le doigt sur un truc qui, eux, les a choqués quand ils t’ont vue rouler. Ça ne veut pas dire que c’est le plus important, mais si ça les choque, c’est qu’il y a déjà quelque chose à bosser. Et le cool, c’est qu’ils arrivent avec la solution : « Tu as ça comme problème, voilà comment tu le règles, parce que moi aussi je l’ai eu. » Du coup, tu coches une case de ta checklist de trucs négatifs d’un seul coup, alors que parfois tu peux travailler dessus pendant des semaines, voire des mois.

Et puis, quand tu bosses avec des vrais pilotes de haut niveau, pas des pilotes de bas championnat de France —, ce sont des gens qui ne te jugent jamais et qui te poussent toujours vers le haut. Ils te considèrent comme une pilote, point. C’est d’ailleurs hyper waouh, de la part d’un mec, de se faire considérer comme une pilote. Ceux qui critiquent, du genre « ouais, Bondi… », c’est souvent ceux d’un cran en dessous, parce qu’il y a beaucoup de jalousie, comme dans tous les sports. Mon coach, c’est Guillaume Antiga, il roule aussi en endurance : avoir la chance de rouler constamment avec lui pour m’entraîner, c’est énorme. Et c’est pour ça que je trouve que c’est un bon coach : le gars est sur la moto avec toi, il voit, et il a les mêmes problèmes sur sa propre moto. Donc il sait te l’expliquer hyper facilement.

Le fair-play, ça compte beaucoup pour toi, on dirait.

Pour moi, être sport, ça fait partie du job et de la mentalité que tu dois avoir si tu aimes le sport. Les nanas ou les gars qui se pètent la gueule en se rentrant dedans, qui s’envoient des grosses mandales dans les graviers, ce n’est pas mon truc. Pareil, il y a des Françaises, pilotes semi-pro, qui envoient dans la gueule aux autres : c’est juste de la jalousie. Je te donne un exemple : il y a deux ans, à Jerez, en championnat du monde, je me fais rentrer dedans par l’arrière dans un des derniers tours par une pilote tchèque, 100 % pas ma faute. Eh bien l’image a fait le tour du monde : on me voit sortir du bac à gravier en lui tenant la main, en courant, parce que c’est ma pote. « Vas-y, c’est pas grave, ça fait partie de la course. » Pour moi, c’est ça, être sport.

Études et Mondial menés de front

Tu as mené tes études en parallèle du championnat. Ça donnait quoi ?

J’ai terminé il y a deux ans, et c’était compliqué, mais c’est là où il faut mettre l’accent : j’ai envie de dire aux autres nanas, ou aux autres mecs, que tout est possible. Tu peux continuer tes études en même temps qu’un championnat du monde. J’avais un emploi du temps maous costaud : j’étais en alternance, en études et en championnat du monde, je rendais ma thèse… Mais c’est possible, il faut le faire. J’ai passé le cap, j’ai été diplômée. Donc eux aussi peuvent le faire.

Ça ressemblait à quoi, une journée type ?

C’était comme trois journées en une ! Je passais la journée au boulot, comme quelqu’un de normal, et pendant mes pauses je checkais pour organiser mes track days et mes entraînements, beaucoup d’orga et de gestion. Le soir, en rentrant, c’était méca, prépa physique, prépa des motos : je les avais dans mon garage juste en dessous. Et trois fois par mois, je partais le vendredi, parfois le jeudi en posant un jour de congé et je me faisais 12 heures de route pour aller rouler à l’autre bout de la France, ou de l’Europe : l’Espagne, l’Italie… et quand c’était le mondial, c’était encore plus loin. À ce moment-là de ma vie, c’était ça ou rien. Je m’étais dit : les choses évolueront, je les ferai évoluer. Et c’est ce qui s’est passé.

Gris-gris et rituels d’avant-course

Tu as des rituels, des objets fétiches avant de rouler ?

Le premier, et ce n’est pas une blague : avoir mon coach avec moi. La seule fois où il n’est pas venu, ç’a été la catastrophe, j’ai fini 20e ! Ça fait partie de mes gris-gris. Ce n’est pas forcément positif, parce que tu ne devrais pas t’accrocher à une personne, mais pour l’instant c’est ma solution : avoir un entourage qui reste toujours le même. Il en fait partie, c’est un peu mon pilier.

Ensuite, il me faut exactement mes affaires : mes boules Quies sur mesure, mon casque, mes gants. Et mon rituel d’échauffement, rien de fou, cinq minutes, mais toujours le même, dans le même ordre, avant chaque session du week-end. Je me fais aussi une natte que je glisse dans mon casque. Et juste avant de monter, toujours à gauche de la moto, je me plie en mode grenouille, je tape mes mains au sol, je fais mon ancrage, c’est comme ça que je l’appelle avec mon coach de prépa mentale. Ensuite je monte, je check mon mécano, et je pars. Voilà le rituel.

Sa moto, le risque et la route

Et avec ta moto, quelle relation ? Tu lui parles ?

Non, pas trop en ce moment, je la mettrais plutôt au bac, d’ailleurs (rires) ! Je ne lui parle pas ; ça, c’est plutôt mon mec qui le fait avec la sienne. Moi, j’essaie surtout de la dompter. C’est comme avec mon cheval, à l’époque : si tu y vas en force, contre elle, ça ne marche jamais. Mais quand on bosse ensemble et qu’on s’entend, là ça fonctionne. La moto, c’est pareil : je l’adapte pour qu’elle soit à mon écoute et qu’elle fasse ce que je veux.

Toi qui roules à la limite, c’est quoi ton rapport au risque ?

Sur piste, le risque est moins élevé que sur la route, et comme j’ai fait pas mal de chutes, mon rapport au danger est un peu biaisé : quand tu es déjà tombée une fois, tu as moins peur de retomber une deuxième, une troisième fois. Du coup, mon curseur est assez bas. Sur la route, c’est autre chose, parce que le danger, ce n’est pas toi : ce sont les autres. Les voitures, les vélos, les piétons, les trottinettes… Même quand je suis à l’aise, je reste hyper à l’affût. Tu finis par développer une anticipation assez incroyable : tu sais ce que le gars va faire trois ou quatre secondes avant qu’il le fasse. Je me dis toujours « qu’est-ce qu’il peut faire de plus débile ? » et je réagis comme s’il allait le faire. Une fois sur dix, il le fait vraiment, et au moins je ne suis pas dans sa trajectoire.

Et côté équipement ?

L’airbag, pour moi, c’est essentiel : je roule avec sur piste, et maintenant aussi sur la route au maximum. Ça sauve des vies. Si on les crash-teste autant en course, c’est justement pour nourrir les algorithmes, pour qu’ensuite, sur la route, tout le monde puisse en profiter facilement aujourd’hui c’est devenu très fin, ça protège le buste, le cœur. J’ai roulé In&motion ma première année, je suis très proche d’eux, l’un d’eux était même avec moi en école de commerce et je suis chez Alpinestars maintenant. J’ai testé les deux, donc je peux en parler : ce sont deux excellentes marques. Le plus important, c’est d’avoir confiance dans la techno.

Aux filles (et aux garçons) qui hésitent à se lancer

Qu’est-ce que tu dirais à une gamine qui hésite à monter sur une moto ?

Déjà, première chose que beaucoup ignorent : la moto, c’est un sport. Au même titre que la danse ou le tennis. Et si c’est quelque chose qui te plaît, fonce, parce que ce n’est pas un sport de garçon. Le foot non plus n’est pas un sport de garçon, et la danse n’est pas un sport de fille. Aujourd’hui, il y a un championnat du monde plein de filles qui font de la moto : alors pourquoi pas elle, pourquoi pas toi demain ? Moi, je me suis lancée sans jamais avoir rien fait, et je m’en suis très bien sortie, même en un an. Je ne suis pas différente des autres, au contraire. Si moi je l’ai fait, tout le monde peut le faire.

Un sport solitaire, et un combat économique

Il y a un revers à la médaille ?

Le sport, et la moto en particulier, c’est égoïste, c’est solitaire. Moi je veux la place de celles qui sont devant moi, et celle qui est juste devant veut la place des neuf autres devant elle. Plus tu montes, plus tout le monde veut ta place. Il ne faut pas compter sur les autres. Comme me dit toujours mon mec : « Tu n’as pas de copines, tu as des collègues. » Ça n’empêche pas de bien s’entendre, mais c’est ça, le sport.

Et puis il y a l’économique. Aujourd’hui, je ne suis payée que par des sponsors, parce que je dois payer le championnat moi-même. Une saison, c’est à peu près entre 150 000 et 200 000 euros : si je n’ai pas de sponsors, ou d’entreprises françaises qui investissent, on ne roule pas. Et c’est dommage, parce qu’au fond on donne beaucoup de grains à moudre à la télé, avec les pubs, mais on n’a rien en retour. Nous, on paie, justement. Ça fait un peu mal au cœur.

Rendez-vous dans 5 ans

On se redonne rendez-vous dans cinq ans pour refaire cette interview. Le scénario de rêve, c’est quoi ?

Le rêve, ce serait d’abord que j’aie évolué dans le championnat du monde et que les femmes puissent gagner de vrais salaires, vraiment bien gagner leur vie, là où, pour l’instant, on paie pour rouler alors que les hommes sont payés pour le faire, alors qu’on fait quand même une jolie pub et qu’on est une jolie présence pour la publicité moto dans le monde. Deuxième chose, j’espère avoir des résultats qui auront grimpé et jouer dans le top 3 d’ici cinq ans. Championne du monde ? Pourquoi pas, rien n’est jamais impossible. En tout cas, ce qui est sûr, c’est que, que ce soit moi ou les autres filles de la grille, on a toutes notre place et on peut toutes y arriver.

Merci Emily et bonne route à toi. On sera devant pour la suite. 🏁

👉 Pour suivre Emily Bondi : ses courses et ses coulisses sur Instagram @emilybondi414, et ses vlogs sur sa chaîne YouTube :https://www.youtube.com/@emilybondi4

Chez Liberty Rider, on suit de près celles et ceux qui font vibrer la moto — sur piste comme sur la route. Et toi, tu la suis déjà ?
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